9/01/2020

Les origines du totalitarisme

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une société qui s’était montrée prête structurellement à accepter le crime sous la forme du vice serait bientôt prête à se laver de son vice en accueillant ouvertement des criminels et en commettant publiquement des crimes.
Enfin et surtout, on découvrit dans des slogans tels que « Mort aux Juifs » ou « La France aux Français » des formules presque magiques permettant de réconcilier les masses avec l’état existant du gouvernement et de la société.
Car le pouvoir livré à lui-même ne saurait produire autre chose que davantage encore de pouvoir, et la violence exercée au nom du pouvoir (et non de la loi) devient un principe de destruction qui ne cessera que lorsqu’il n’y aura plus rien à violenter.
« Ce que nous appelons progrès, c’est [le] vent [qui] guide irrésistiblement [l’ange de l’histoire] jusque dans le futur auquel il tourne le dos cependant que devant lui l’amas des ruines s’élève jusqu’au cieux »
La forme de possession la plus radicale et la seule vraiment sûre est la destruction, car seules les choses que nous avons détruites sont à coup sûr et définitivement nôtres.
Peu d’idéologies ont su acquérir assez de prépondérance pour survivre à la lutte sans merci menée par la persuasion, et seules deux d’entre elles y sont effectivement parvenues en écrasant vraiment toutes les autres : l’idéologie qui interprète l’histoire comme une lutte économique entre classes et celle qui l’interprète comme une lutte naturelle entre races. Toutes deux ont exercé sur les masses une séduction assez forte pour se gagner l’appui de l’État et pour s’imposer comme doctrines nationales officielles. Mais, bien au-delà des frontières à l’intérieur desquelles la pensée raciale et la pensée de classe se sont érigées en modèles de pensée obligatoires, la libre opinion publique les a faites siennes à un point tel que non seulement les intellectuels mais aussi les masses n’accepteraient désormais plus une analyse des évènements passés ou présents en désaccord avec l’une ou l’autre de ces perspectives.
Rien ne caractérise mieux les mouvements totalitaires en général, et la gloire de leurs leaders en particulier, que la rapidité surprenante avec laquelle on les oublie et la facilité avec laquelle on les remplace
Une croyance répandue veut que Hitler ait été un simple agent des industriels allemands, et que Staline ait triomphé dans la lutte pour la succession après la mort de Lénine par le seul biais d’une sinistre conspiration. Ce sont là deux légendes, que réfutent de nombreux faits, et d’abord l’indiscutable popularité des deux dirigeants.
Les mouvements totalitaires sont des organisations de masse d’individus atomisés et isolés.
À une époque de misère croissante et de désespoir individuel, il semble aussi difficile de résister à la pitié lorsqu’elle devient une passion exclusive, que de ne pas réprouver son universalité même, qui semble tuer la dignité humaine encore plus sûrement que ne le fait la misère.
Rien ne s’avéra plus facile à détruire que l’intimité et la moralité privée de gens qui ne pensaient qu’à sauvegarder leur vie privée.
Le totalitarisme, une fois au pouvoir, remplace invariablement tous les vrais talents, quelles que soient leurs sympathies, par ces illuminés et ces imbéciles dont le manque d’intelligence et de créativité reste la meilleure garantie de leur loyauté.
En effet, d’un point de vue démagogique, il n’est pas de meilleur moyen d’éviter la discussion que de déconnecter un argument du contrôle du présent et de dire que seul l’avenir peut en révéler les mérites.
Les nazis ont prouvé qu’on peut conduire un peuple entier à la guerre avec le slogan « sinon c’est la catastrophe » […] et cela à une époque sans misère, sans chômage ni ambitions nationales frustrées.
Les mouvements totalitaires se servent du socialisme et du racisme en les vidant de leur contenu utilitaire, les intérêts d’une classe ou d’un nation. La forme de prédiction infaillible sous laquelle étaient présentés ces concepts est devenue plus importante que leur contenu.
Le pouvoir réel commence où le secret commence.
Mais, une fois acquise la possibilité d’exterminer les Juifs comme des punaises, au moyen de gaz toxiques, il n’est plus nécessaire de propager l’idée que les Juifs sont des punaises.
L’ennui avec les régimes totalitaires n’est pas qu’ils manipulent le pouvoir politique d’une manière particulièrement impitoyable, mais que derrière leur politique se cache une conception du pouvoir entièrement nouvelle et sans précédent, de même que derrière leur Realpolitik se trouve une conception entièrement nouvelle, sans précédent, de la réalité. Suprême dédain des conséquences immédiates plutôt qu’inflexibilité; absence de racines et négligence des intérêts nationaux plutôt que nationalisme; mépris des considérations d’ordre utilitaire plutôt que poursuite inconsidérée de l’intérêt personnel; « idéalisme », c’est-à-dire foi inébranlable en un monde idéologique fictif, plutôt qu’appétit de pouvoir – tout cela a introduit dans la politique internationale un facteur nouveau, plus troublant que n’aurait pu l’être l’agressivité pure et simple.
L’hypothèse centrale du totalitarisme selon laquelle tout est possible conduit donc à l’élimination systématique de tout ce qui pourrait gêner la réalisation de son absurde et terrible conséquence : que tout crime imaginé par les dirigeants doit être puni, sans se soucier de savoir s’il a ou non été commis.
Ce qui heurte le sens commun, ce n’est pas le principe nihiliste du « tout est permis » que l’on trouvait déjà au 19ème siècle dans la conception utilitaire du sens commun. Ce que le sens commun et les « gens normaux » refusent de croire, c’est que tout est possible. Nous essayons de comprendre les faits, dans le présent ou dans l’expérience remémorée, qui dépassent tout simplement nos capacités de compréhension. Nous essayons de classer dans la rubrique du crime ce qu’aucune catégorie de ce genre, selon nous, ne fut jamais destinée à couvrir. Quelle est la signification de la notion de meurtre lorsque nous nous trouvons en face de la production massive de cadavres? Nous essayons de comprendre du point de vue psychologique le comportement des détenus des camps de concentration et des SS, alors que nous devons prendre conscience du fait que la psyché peut être détruite sans que l’homme soit, pour autant, physiquement détruit; que, dans certaines circonstances, la psyché, le caractère et l’individualité ne semblent assurément se manifester que par la rapidité ou la lenteur avec lesquelles ils se désintègrent. Cela aboutit en tout cas à l’apparition d’hommes sans âmes, c’est-à-dire d’hommes dont on ne peut plus comprendre la psychologie, dont le retour au monde humain intelligible, soit psychologiquement, soit de toute autre manière, ressemble de près à la résurrection de Lazare. Toutes les affirmations du sens commun, qu’elles soient de nature psychologique ou sociologique, ne servent qu’à encourager ceux qui pensent qu’il est « superficiel » de « s’appesantir sur ces horreurs »
l’homme peut réaliser des visions d’enfer sans que le ciel tombe ou que la terre s’ouvre
La curieuse logique de tous les « ismes », leur foi simpliste en la valeur salutaire d’une dévotion aveugle qui ne tient aucun compte des facteurs spécifiques et changeant, contiennent déjà en germes le mépris totalitaire pour la réalité et les faits en eux-mêmes.
Le danger d’échanger la nécessaire insécurité, où se tient la pensée philosophique, pour l’explication totale que propose une idéologie et sa Weltanschauung n’est pas tant le risque de se laisser prendre à quelque postulat généralement vulgaire et toujours précritique, que d’échanger la liberté inhérente à la faculté humaine de penser pour la camisole de la logique, avec laquelle l’homme peut se contraindre lui-même presque aussi violemment qu’il est contraint par une force extérieure à lui.
Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, 1958, Gallimard, trad. Micheline Pouteau, Martine Leiris, Jean-Loup Bourget, Robert Davreu, Patrick Lévy.

Ne subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.
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