11/01/2020

architectures de cartes postales


dimanche 1 novembre 2020

le cas Cacoub

 Alors que la radio raconte les soubresauts de la Démocratie à l'africaine en Côte d'Ivoire, je me souviens d'avoir des cartes postales de ce pays. J'en choisis une, certainement parce qu'elle est représentative de ces grosses machines hésitant entre laideur affirmée et extravagante brutalité devenue maintenant mainstream.

J'avoue d'abord en aimer ma surprise :



Ce machin incongru, énorme, mal fagoté, irrésistible en même temps d'autant d'audace de la laideur est l'Hôtel Le Président à Yamoussoukro. Comment ne pas être fasciné par ce collage d'une anonyme barre de béton architectonique et de son bubon hexagonale qui lui est atterri dessus, comme ça, sans égard et surtout sans dessin.

C'est immonde mais, comme tout ce qui est immonde et à ce point affirmé, sans remord, cela confine à la Beauté si, comme André Breton, on voudrait que la Beauté soit convulsive ou ne soit pas. Ici, pas de doute, on convulse. La gerbe c'est bien à la fois un bouquet de fleurs pour un hommage et le repas de la veille lâché sur le trottoir humide après une soirée trop arrosée. Ici, j'hésite. Cette sorte d'indifférence à la justesse, ce manque total d'égard à l'objet lui-même résumé à sa seul fonction, le déséquilibre patent de l'ensemble, tout cela est bien de Monsieur Cacoub. Sans doute qu'il a vu là l'occasion d'une affirmation brutale confondue avec du brutalisme. Sans doute que l'affirmation d'un geste aussi puissant est une affirmation un rien viriliste de l'architecte perçu comme une figure héroïque de celui qui ose tout : collage raide, porte-à-faux caractériel, dessin minimum se voulant sans doute pur.

Au moins, on peut remercier Cacoub de n'être pas tombé dans une fausse révérence à l'architecture africaine, de savoir qu'il ne dessinait pas pour le Wakanda une certaine vision post-punk d'une Afrique fantasmée pour démocrates américains : breloques qui pendouillent, couleurs outrées, pointes biscornues et rochers en ciment. Là, si on y voit le style internationale c'est celui du soviétisme des années 80. Ça fait Pif, Paf et Boum. Boum ! Sur le toit, le restaurant. Et que ça fasse peur en attendant de faire architecture. Yamoussoukro instrumentalisée comme un quartier de La Défense sans les ennuis du permis de construire ou du prospect. 

Cacoub, nous les vénérateurs du guide de Monsieur Amouroux, on le connait pour cette page :




La photographie laisse rêveur et on aimerait bien se rendre à Grenoble pour voir ce beau morceau de brutalisme à la française. Depuis cette image, c'est vrai que nous pourrions finalement tirer Cacoub d'un mauvais sentiment. Et puis...Et puis je me souviens de ce nom, je me souviens aussi que cet architecte avait pondu un immonde (là c'est objectif) projet pour remplacer le Casino de Ferret à Royan. Et là...Comment dire...Le cas Cacoub redevient grave. Je vous laisse admirer la maquette qui, heureusement, ne trouva pas l'occasion de se traduire dans le réel. On ne peut tout de même pas réussir à faire caca partout.



Nommons nos sources :

- carte postale, édition de la Librairie de France, Est R. Barnon, photographie de J.C. Nourault

-Guide d'architecture en France, Amouroux, Cretton, Monnet, 1970

-Souvenirs de Royan, François Rochet, éditions du Trier Têtu, excellent ouvrage pour tous les amateurs de Royan. Première photo de J. Monnier, seconde de Serge Roy. Merci.

mardi 27 octobre 2020

Ils y sont (et pas moi)

 Je cherche, je fouille, je me demande ce qui pourrait moi-même m'étonner. Je tombe alors sur cette carte postale d'une avenue bordée généreusement d'arbres et dont le ciel prend une grande place. Des immeubles blanc à l'écriture moderne ont sans doute justifiés mon impulsion d'achat et puis...j'ai oublié cette carte dans l'une des boîtes. Avais-je aimé l'enseigne du Casino en bas à droite ? Avais-je retenu la grande rigueur de cette voie de communication, rigide, dure, si prompte à nous faire croire que la leçon de la Chartes d'Athènes aurait ici réussi à trouver son terrain : l'hygiénisme par le prospect, l'air circule tout comme les automobiles au pied des barres et des immeubles. Que dois-je faire vraiment de ce type d'espace urbain ? Quel leçon en tirer ? En ai-je encore la force ? 



Rien ne m'a permis de mettre un nom sur un urbaniste ou un architecte pour cet ensemble urbain dont la carte postale de l'éditeur Baure nous dit qu'il s'agit du Cours Fauriel à Saint-Étienne. Mais soudain, à ce nom de ville mon cœur se serre et se réjouit en même temps. Je sais que certains corps à moi très chers y sont sûrement et cela me suffit à regarder fixement l'image comme si cette intensité me permettrait d'un coup de m'y retrouver avec eux.

Élina et Thomas y sont. Et pas moi. 

Élina Stoflique y trouve-t-elle la ville médiévale ou les signes d'un Pouillon oublié ? Thomas Rayon y trouve-t-il l'occasion d'éprouver dans un Burberry à 10 balles son sex appeal ? Se donnent-ils rendez-vous dans une boîte à photocopies au gérant sympa qui les laissent éditer des fanzines déglingués ? Ont-ils pu s'offrir des noix de cajou au centre commercial ? Je ne sais pas. Je sais juste que de ne plus les voir m'est difficile. Alors je pars dans cette carte postale, je cours sur le Cours Fauriel et je m'ésouffle vite. Je voudrais comme Mary Poppin's tomber dans l'image à la craie dessinée sur le trottoir. 

Finalement, ce minuscule voyage n'est-il pas la fonction première d'une carte postale ?

Y être. Avec eux.

La carte postale fut expédiée en 1973 avec un superbe tampon stylisant la Maison de la Culture et des Loisirs de Saint-Étienne. La Marianne du timbre est ainsi caressée par la courbe de ce dessin. C'est délicat.

Je m'accroche à cela, à la délicatesse d'une culture qui caresse Marianne. 

La bise à vous deux.



samedi 24 octobre 2020

Pont de maçon, télévision de maçon, Pritzker Price de m...

Dans une collection comme la mienne, il est parfois difficile de se décider de ce que l'on doit écrire car les sujets eux-mêmes semblent trop complexes pour un article si court sur un blog. Et les jugements définitifs sur une construction occultent parfois une œuvre plus forte, plus riche, voir bavarde d'un architecte n'ayant justement pas voulu choisir.

Nous remercierons donc l'entreprise Bouygues d'avoir été en cette matinée, celle qui me fit faire cette découverte. J'étais en train de me dire que je possédais deux expressions bien différentes de cette entreprise dans ma collection de cartes postales quand surgit le nom de l'architecte Kevin Roche.

J'avoue que je n'avais pour ma part jamais entendu ce nom d'architecte. Pourtant dans un classeur Boring Postcard (ce qui en dit déjà long de mon intérêt pour l'architecture concernée) était bien rangé cette carte :



Je n'en aime rien. Rien. Ni la blancheur immaculée, ni les formes éculées de la fausse serre géante, ni les pauvres plantes vertes soulignant les épais escaliers. Lourd, trop gras, d'un esprit de centre commercial au mauvais goût spectaculaire, le verso de cette carte, ajoutant le nom de Bouygues suffisait à me dégouter de cette architecture grandiloquente.

Nous sommes à l'intérieur du "Challenger" (ne riez pas...) à Saint-Quentin-en-Yvelines, siège social du groupe Bouygues. Ce siège social est bien l'œuvre de Kevin Roche, architecte prolixe et relâché, qui, comme pour s'excuser de retourner sa veste stylistique, chanta toute sa vie qu'il ne fallait pas s'enfermer dans un genre. Le post-modernisme au service d'une architecture de merde. Car ce gros bébé que Bofill aurait pu dessiné mieux (c'est peu dire) est une grosse merde. Tout y sent le désir de communication, la boursouflure de l'image de soi du commanditaire, sorte de Versailles raté en béton, ce siège social est un machin immonde dont le commanditaire pourrait être Ceaucescu, Staline, le Prince Charles ou Mickael Jackson. Tout est une sorte de condensé du mauvais goût, celui justement de trop vouloir en dire, de trop vouloir en faire. On connait ce phénomène quand l'architecte écoute trop les désirs de son commanditaire qui ne rêve pas d'architecture mais veut forcer le respect des références en jetant dans la construction toutes les images de ses rêveries. N'est pas Louis II de Bavière qui veut, ni Walt Disney d'ailleurs. Ne me reste que l'espoir que Kevin Roche ait dessiné ce monstre avec, si ce n'est de l'humour (se moquant de ce gout) avec cynisme et opportunité en prenant le chèque et en reprenant vite son avion en riant à gorge déployée de sa forfaiture. Oui, il y a certainement de l'humour dans ce "Challenger".

On notera que cette carte postale provient directement de la communication d'entreprise du Groupe Bouygues mais qu'elle oublie de nommer l'architecte. Sursaut de fierté de ce dernier ?

Mais on pourrait aussi remercier Bouygues pour un autre objet qui fut au centre d'un scandale prouvant que être grand patron de la télévision ou grand patron de la construction n'autorise pas forcément à une ouverture d'esprit et à l'humour sur soi.

Voyez ce bel objet éditorial :



J'ai toujours aimé cette carte postale, cette fois rangée dans le classeur génie civil. Je dis bien que j'aime cette carte postale ce qui ne veut pas dire que j'en aime l'objet représenté, en l'occurence, le pont de l'Ile de Ré dont on sait maintenant à quoi il a servi : une catastrophe culturelle. Mais l'éditeur Marcou ici fait un beau travail de cadrage, donnant presque l'illusion que les courbes de ce pont puissent être esthétiques. J'aime aussi que mon oeil touche le béton et la coulure qui court, figée, me ravit. L'image est bien construite, certainement d'ailleurs comme le pont. Monsieur Marcou aime donc les courbes, Rappelez-vous.

Au dos de cette carte postale, Monsieur Marcou nous indique bien que c'est Bouygues qui, entre 1987 et 1988 construisit ce pont de 2926 mètres. 2926 mètres de béton bien coulé, ça en fait des brouettes. Mais ceux de ma génération se souviennent donc aussi que c'est bien ce pont et l'émission qui lui était consacrée qui créa le scandale du renvoi du journaliste Michel Polac, victime collatérale d'un dessin de Wiaz dont je vous donne ici l'image.



Alors, il n'y a rien à conclure de tout cela, de tous ces bonds de mon esprit. Il n'y a que la preuve que nous construisons entre les images les liens propres à notre culture, à notre histoire. Et l'absurde architecture de ce "Challenger", sa laideur hurlante auront eu le mérite de m'avoir fait découvrir un architecte à l'œuvre opportuniste, parfois solide, parfois baroque devenu une star. Et l'histoire passera, comme passent les vacanciers sur le pont de l'Ile de Ré, trop lourdement, trop peu respectueusement, tueurs aussi de paradis.

Et je n'oublie pas que mon forfait de téléphone, je l'ai pris chez Bouygues, mais je ne peux décemment pas vous dire ici pourquoi. Il y a certaines architectures qui sont puissantes à vos désirs. Aucune éthique, je vous dis.

Dans mes archives je trouve quelques réalisations de Kevin Roche avant qu'il ne bascule du côté obscure. C'est l'Architecture d'Aujourd'hui qui régale et nous montre deux superbes projets américains de Kevin Roche. Sensualité, affirmation des volumes, clarté de la structure, tout y est superbe et bien loin de Francis. J'en suis certain maintenant, en voyant ce que l'architecte a produit, il s'est foutu de la gueule du maçon.

Ford Foundation, K.Roche, J. Dinkeloo, photo de Erza Stoller :



Knights of Columbus Headquarters Building, New Heaven, sans doute l'un des chefs-d'œuvre de Kevin Roche et John Dinkeloo :





Architectures de Cartes Postales 2